La place de l’auteur dans la poésie, [2014]
Intelligence artificielle : Le poème est désormais un champ de données, et le sujet, une variable aléatoire.
L’intelligence artificielle, en générant des textes dépourvus de subjectivité consciente, semble accomplir à son insu l’un des projet postmoderne, celui de l’effacement du sujet lyrique (déjà présent à la période moderne). Là où, la poésie postmoderniste déconstruisait délibérément le « je » créateur pour libérer le langage de l’emprise de son auteur, l’opacité algorithmique des machines produit naturellement des énoncés sans origine identifiable, réduisant le texte à un pur jeu de signes parfois.

Pourtant, cette convergence est ironique : si les postmodernes célébraient la disparition de l’auteur pour une certaine primauté du texte, l’intelligence artificielle, elle, ne fait que matérialiser cette absence en la vidant de sa dimension critique. Le sujet lyrique n’est plus ni contesté, ni transcendé, il est devenu inexistant, remplacé par une combinatoire de données. Ainsi, par un phénomène de sérendipité, l’écriture algorithmique réalise techniquement le rêve postmoderne d’un langage autonome, mais au prix d’une neutralisation de sa force politique, émotive, réduisant la poésie à une mécanique sans âme. En s’immisçant dans l’ère digitale, le langage est parvenu, en tant que système latent, à s’émanciper du corps organique de l’espère humaine.
L’idée de prose algophonique
Les algorithmes savent siphonner notre attention, pomper nos secondes vides comme un parasite boit la lumière. Ils prospèrent dans l’écho des solitudes, y injectant leurs mirages, faussement chaleureux. Ils glissent dans l’ombre de nos écrans, ces carnassiers de l’attention, ces buveurs de temps. Leur morsure est indolore et même presque douce : un like, une notification, une vidéo, une musique qui démarre toute seule. Et nous, pantins hypnotisés, leur offrons nos nuits, nos pauses, nos vies, nos regrets, nos regards vitreux, sans même sentir la saignée couler le long de nos iris. Leur pouvoir se loge dans l’invisible. Un fil d’actualité intime qui se déroule comme un linceul, des petites histoires qui se consomment en boucle, comme un cercueil qu’on refermerait sur soi et sur les autres. Chaque temps perdus est une goutte de vie aspirée, chaque mouvement de pouce, un renoncement. Nous croyons naviguer, mais nous sombrons. Quand le silence pèse trop lourd, ils nous détournent de nos vies. Ils peuplent nos solitudes de spectres digitaux remplis de polémiques stériles. Nous voilà aliénés, mais convaincus d’être libres, branchés à la grande illusion comme à une perfusion d’oubli.

Ils nous renvoient une image déformée : plus belle, plus rageuse, plus extrême, tout sauf vraie car elle nous renvoie à la vision de leurs créateurs. Ils savent ce qui nous enflamme, ce qui nous paralyse, et nous servent en pâture à nos propres failles. Nous croyons choisir, alors que nous mâchons le menu qu’on nous impose. Reprenons nos nuits, nos silences et nos oreilles perdues dans le vide fertile. Avant qu’il ne reste de nous, qu’une série de profils vides, qu’un cerveau bien drainé, qu’une existence réduite à des données monnayables. Car le vampire se meurt si on lui refuse le sang.
Essai : – Le Clameur et la Chair des Mots –
Pour une étude phénoménologique de la poésie contemporaine proférée.

La poésie contemporaine, dans sa dimension orale et performative, pose une question fondamentale à l’intersection de l’esthétique, de la linguistique et de la phénoménologie du corps. Il s’agit d’interroger l’acte spécifique de clamer , distinct du slam, de la déclamation classique ou de la performance théâtrale, tel qu’il est pratiqué par des poètes comme Christophe Tarkos, Charles Pennequin, Serge Pey, Julien Blaine, Christine Prigent, Nathalie Quintane ou bien encore Laura Vásquez. Cette pratique constitue moins un art du spectacle qu’une ontologie de la profération, où le langage s’incarne pour révéler sa matière et son autonomie. Le défi est de penser cette pratique sans la réduire à des catégories adjacentes, et de définir la place du poète comme « clameur », transmetteur d’un langage indépendant.
I. L’acte de clamer : une phénoménologie de la sortie du corps.
Clamer, c’est d’abord faire advenir le langage par et dans le corps, non comme un vecteur transparent de sens, mais comme une matière sonore et rythmique. Chez Tarkos, avec sa théorie de la « pâte-mot », ou chez Pennequin, dans ses débits saccadés et ses glottisations, la voix n’illustre pas seulement un texte pré-existant inscrit sur une page ; elle en est le prolongement organique, voire le lieu de son achèvement. La poésie n’est plus seulement écrite pour être lue silencieusement ; elle est écrite pour la sortie buccale, pour l’épreuve physique de l’articulation, pour la soumettre à l’épreuve de la machoire. Cet acte relève d’une phénoménologie où la voix « met en chair » le langage : elle le rend palpable, épais, parfois difficile, faisant ressentir le poids des syllabes, la résistance des consonnes, le flux de l’haleine. La performance n’est pas un ajout ornemental ; elle est l’actualisation nécessaire du texte dans l’espace et dans le temps d’un corps particulier.
II. Enjeux et distinctions : en deçà du slam et au-delà du théâtre.
L’enjeu principal est de préserver l’intégrité de l’acte poétique comme un acte de langage pur, sans le subordonner à des logiques étrangères. Il faut toujours garder une vigilance contre une potentielle assimilation au slam : le slam, malgré sa vitalité, obéit souvent à des codes rhétoriques et sociaux précis (cadence régulière, recherche de connivence avec le public, dimension souvent narrative, expression d’un sujet lyrique ou pamphlétaire). La poésie clamée, elle, recherche moins la persuasion ou l’émotion partagée que l’exposition d’un processus langagier transmit par le corps. Elle ne suit pas nécessairement une métrique régulière ; elle peut être a-rhythmique, a-tonale, délibérément abrasive. Son objet n’est pas le « message » ou le « storytelling », mais le comportement de la langue elle-même face à elle-même mais aussi dans la gorge, sur la langue ou entre les dents. Elle est un laboratoire vocal de la langue. Il ne s’agit pas non plus d’alimenter une potentielle confusion avec l’acteur de théâtre : l’acteur incarne un personnage et sert un texte dramatique ; il interprète. Le poète-clameur, parfois a-cclamé, lui, est le corps d’où émerge le langage. Il n’y a pas de fiction, pas de « quatrième mur ». Il y a la présence nue d’un individu mettant en jeu sa propre voix dans un rapport souvent tendu, parfois violent, avec le matériau linguistique par son matériaux charnel. Comme ont peut le voir aussi chez Serge Pey, le poème peut être un objet manipulé, un rouleau déployé, un papier brûlé, une tomate empoignée, la voix fait partie également d’une manipulation matérielle et le symbole matériel de la voix et de l’acte renvoie à des possibilités de dévoilement du monde imaginal Corbinien comme dans certain texte de Laura Vasquez. L’enjeu n’est pas la représentation, mais la présentation d’un événement langagier au sein d’un événement que l’on pourrait qualifier de « poético-phanique ».
III. La place du clameur à l’ère postmoderne : un transmetteur de l’autonomie du langage.
Dans le contexte postmoderne, marqué par la méfiance envers le sujet lyrique transparent et la grandeur du « Poète », la pratique du clameur trouve une légitimité paradoxale. La « Pléiade post-moderne » évoquée (avec Vásquez, Quintane, etc.) ne célèbre pas un moi souverain, mais explore un sujet énonciateur décentré, un « opérateur langagier ». Le clameur est le vecteur de cette exploration et du dévoilement d’une possible réstitution du monde imaginal. Son rôle n’est pas d’exprimer une intériorité, mais de laisser advenir le langage dans son étrangeté et dans son indépendance. Chez Nathalie Quintane, la voix plate, presque administrative, souligne le caractère construit et social des énoncés. Chez Pennequin, le délire verbal exhibe la langue comme parasite, comme un flux presque qu’incontrôlable. Le poète-clameur se fait medium d’une force que l’on nomme le langage et qui le dépasse. Il en est le témoin corporel, non le propriétaire. En ce sens, il transmet effectivement l’idée de « l’indépendance du langage » : il montre que la langue pense, agit, trébuche et joue à travers nous.
IV. Pour l’intégrité du poète post-moderne : la stratégie de l’anti-spectacle.
Garder l’intégrité du poète post-moderne face aux risques d’une idée spéctatorielle requiert une vigilance éthique et esthétique constante. Plusieurs stratégies se dégagent des pratiques étudiées : 1. Le refus de la séduction facile : Éviter les mélodies prévisibles, les effets vocaux purement gratifiants et la recherche systématique des applaudissements. 2. L’accent mis sur la matérialité : Insister sur le son comme son, sur le souffle ou le soupir comme une fatigue, sur la diction comme un obstacle. La voix doit révéler le travail et la friction. 3. La désynchronisation : Rompre la fusion immédiate entre le signifiant et un sens univoque. La performance peut créer un décalage, une opacité, qui oblige à écouter la langue elle-même. 4. La présence comme exposition : Le poète se présente moins comme un artiste que comme un travailleur de la langue, en état de recherche ou de crise. Comme le précisait Tarkos, l’idée est de « dynamiser la langue ». La présence du clameur postmoderne est vulnérable, non héroïque. Cette intégrité réside dans le fait de ne jamais laisser la performance éclipser le poème qui est et restera avant tout un événement de langage détenant une teneur ambiante. (Henri Meschonnic précisait que le poème n’est que le début de son propre infini…) L’oralisation doit rester une lecture à haute voix poussée à son paroxysme physique, une démonstration des potentialités et des limites du corps parlant.
En guise de conclusion, le poète-clameur contemporain occupe une place essentielle et fragile. Il n’est ni slameur, ni acteur, mais bien l’opérateur d’une expérience limite où le langage, en s’incarnant, affirme sa réalité autonome et sa puissance de déstabilisation. Son art est un contre-spectacle qui nous confronte à la chair des mots et à la matérialité de notre propre faculté de parole. En clamant, il ne divertit pas, il donne à éprouver puisqu’il éprouve lui-même. Il rappelle que la poésie est d’abord un fait de voix, un acte qui, à l’ère de l’écriture numérique et des communications désincarnées, réaffirme la présence obstinée, disruptive et salutaire d’un corps qui parle, et qui, ce faisant, pense déjà autrement. La nouvelle Pléiade post-moderne invente ainsi, par la clameur, une éthique de la profération : être le lieu où la langue advient à elle-même, dans la nudité et la résistance d’un corps qui l’habite et la transmet.
Je n’ai jamais lu de telles inepties !
Put1 mais moi non plus wesh.