Projet《DiAgnostik》
Duo d’artistes protéiforme, ils se rencontrent entre deux morceaux de musique, trois verres d’ivresse, du maquillage et un tirage de cartes : c’était le passage du 31 décembre au 1er janvier 2024. Bonne année ! Un film en cours de recherches pour elle, un projet sonore en cours de composition pour lui : bingo, elle trouve l’auteur original de sa musique de film. L’œuvre achevée, et si l’aventure continuait?
Elle l’invite à le rejoindre au moment où elle intègre l’association Dire Autrement. Le duo se forme et se baptise DiAgnostik pour une première œuvre commune au sein de l’exposition Abysses. Basés entre Caen et Granville, les DiAgnostik ont envie de s’essayer ensemble, de réfléchir, de penser et surtout de s’amuser en mélangeant leurs techniques respectives et communes, dans l’art vidéo, sonore, poétique et plastique. Amoureux du potentiel sur-réalisme et de l’expérimentation, du tâtonnement à l’étonnement, des bobines Super 8 aux cyanotypes, de la pratique picturale à la composition musicale, ce duo ignore encore ses limites…
Pour Laurent Helye : 《 À travers de nouvelles formes d’expressions engendrées par une mutualisation de nos pratiques et de nos échanges féconds, je crois qu’on peut temporairement transfigurer notre perception du réel. Ce réel qui parfois nous échappe, puis finalement se laisse docilement résoudre, du moins partiellement, grâce à une forme d’appétence en la vie, générée par notre rencontre, fruit d’une aventure amoureuse passionnelle et esthétique désormais commune, que l’on appréhende avec ardeur. De manière générale, je pense que les épisodes de ressentis esthétiques qu’offrent les productions artistiques sont peut-être des outils qui nous permettent (probablement de manière interprétative) de surmonter un certain chaos en lui assignant du sens pour un instant et ainsi développer une harmonie.》
Pour Eugénie Baylac : 《 En fait, je ne sais pas ce que nous allons faire… mais je ne suis pas inquiète, dans le sens, où je sais que si nous nous mettons en route, nous arriverons forcément quelque part et je suis très curieuse de cette arrivée motivée par la liberté du parcours. En cela je suis fidèle aux mots du poète Antonio Machado: « Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». En revanche, le cheminement est la condition nécessaire de l’arrivée. Pour moi ce qui compte avant tout, c’est de nous rencontrer à travers l’art et de rencontrer d’autres formes d’art pour nous enrichir mutuellement avec, pourquoi pas, un grain de folie goût citron-curcuma-gingembre et de gnose farfelue. »

《 Le Mythe de Glaucos le marin 》
Autrefois marin, Glaucos a chuté dans les abysses jusqu’à s’y transformer, tant et si bien que l’on peine à reconnaitre sa nature primitive. Il erre, dissemblable à lui-même, adapté à ce nouveau monde qui lui offre l’éternité. Tel est le mythe antique de Glaucos, et de tous ces pêcheurs qui n’ont jamais revu la terre et ont dissout leur ancienne carapace de chair dans l’infiniment autre de la mer. Cité dans la République de Platon, ce mythe sert d’illustration à l’état que connait l’âme lorsqu’elle est incarnée. L’auteur y précise que nous la percevons tellement transformée par son union avec le corps, que c’est comme regarder Glaucos dans son nouvel état de divinité marine et chercher à y déceler le marin originel. Ainsi pour Platon peine-t-on à reconnaitre la forme originelle de l’âme en la contemplant dans le corps. Grande inconnue des profondeurs, reflet invisible de notre mystère, l’âme est un abysse inconnu qui n’existe peut-être pas, contrairement à l’inconnu de l’abysse qui existe bel et bien. Tous deux nous mettent pourtant face à une pareille ignorance et réveillent nos capacités fantasmagoriques. Imaginaire quand tu nous tiens par ton rêve ! Ce sont ces échos culturels à la thématique abyssale, doublés de lectures sporadiques qui nous ont inspirés dans l’expérimentation sonore, vidéo et leur mise en valeur plastique sous forme d’installation.
Pratique artistique : une ambiance acoustique : comment imaginer un son qui n’existe pas ? Autour du sonar central, faisant office de repère sonore avec sa rythmique lancinante et tonale, on peut appréhender plusieurs éléments dans les basses à la frontiere entre la profondeur organique et la profondeur des océans. Le scaphandrier dans sa tenue, plongé dans ce néant acoustique est aussi plus à l’écoute de sa propre anatomie. Les basses rappellent également la puissance caverneuse des fonds marins et la pression qui s’y exerce,cette pression étant traduite par des sons relativement anxiogènes. Au cours de l’écoute, on distingue des événements sonores plus « clairs » en sons complexes qui imitent un peu plus l’aspect des vagues et des bruits terrestres. Ces sons permettent de rappeler cette fois la profondeur du souvenir et des images mentales du marin avant sa chute dans le monde abyssal.
Une ambiance visuelle : comment recomposer un lieu dans lequel on ne peut pas aller ? À l’image, c’est un collage vidéographique des abysses fantasmés et réinterprétés autour du mythe. Des volutes de fumée évoquant pour nous la grâce vaporeuse des méduses. Des enchainements d’images en mouvements et fixes se succèdent et se superposent, s’habillent de ralentis, de couleurs ou de noir et blanc. Des mouvements de lumière cherchent à imiter les rares lueurs des profondeurs qui racontent la prédation et la quête de partenaires pour les êtres qui y vivent mystérieusement.
Techniquement, il numérise des Super 8 de cours de collège de SVT, elle y sélectionne des images évocatrices des formes abstraites que l’on peut se figurer des abysses. Des instants marins et des mousses terrestres viennent compléter ce montage. Un texte ponctue l’ensemble en offrant les bribes d’un mythe passé et pourtant actuel, des paroles d’océanographes et des citations de livres qui font remonter un peu de connaissances à la surface de l’art.



Une installation : comment matérialiser ce qui remonte des abysses ? Plastiquement, ils diffusent l’ensemble sur un vieil écran cathodique à l’allure évocatrice d’un scaphandre mémoriel qui nous connecte à une esthétique abyssale. L’installation figure l’agrégation, non pas de lettres, mais de l’être transformé par les flots abyssaux, et le mythe revisité par l’imaginaire vidéographique des DiAgnostik : une chimère, composée de petits bouts de lectures mis bout à bout pour former un collage inattendu.


Aventure artistique en étroite fusion avec l’artiste Eugénie Baylac alias Uxia : https://uxialibertechemin.wixsite.com/uxia/cyanotypes