Vie ( Fragment)

Sémiologie infantile.

Il y avait le poids du livre, d’abord. Son odeur aussi, l’odeur de l’encre pâlie mêlée à de la colle ancienne. Le crissement du papier bible, si mince qu’il semblait porter non pas le poids des mots, mais seulement leurs ombres, leurs fragiles graphèmes. Et puis, il y avait la page : pour chaque lettre, une arche, une fenêtre, une jolie alcôve remplie de dessin, une planche de curiosités. Nous nous penchions, ta tête contre la mienne, sur cette A qui pouvait être à la fois as, amphore, ancre ou autruche.

Ce n’était pas un apprentissage, mais une fabuleuse archéologie linguistique.Le dictionnaire n’était pas non plus un gardien de définitions, mais un tombeau d’images, un réservoir des mondes possibles.Chaque illustration était une énigme silencieuse. Et le jeu consistait à rendre au silence ces noms perdus.Tu me disais : « Cherche. »Et je pointais mon doigt sur un détail insignifiant, un outil oublié dans un coin de la gravure du C.« C’est… un couteau ? Un compas ? Un crecelle ? »Ton sourire validait. Le mot, alors, n’était plus une étiquette apprise. Il naissait du regard partagé, d’une forme reconnue, d’un consensus de vie entre la mère et l’enfant. Il devenait notre trouvaille, notre bien commun.Nous faisions de la sémiologie sans le savoir.Nous éprouvions le pacte fondateur du langage : ceci en tant que signifiant vaut pour cela en tant que signifié.Mais dans la magie de ce vieux livre, le signe était double : d’abord l’image (le dessin d’une timbale dans la lettre T), puis le mot qui le nommait, la timbale ou le tambour ?

L’image primait toujours. Elle était ce réel, toujours conquérir par le nom, par ma désignation naissante que tu apprenais à mon cerveau limbique d’enfant.Nous reconstruisions l’ordre du monde rien qu’à nous deux, lettre après lettre, non pas d’une abstraction vers le concret, mais bien du concret vers son propre nom. Aujourd’hui, je comprends.Ce que nous feuilletions, ce n’était pas qu’un dictionnaire. C’était le grand livre des possibles linguistiques, l’inventaire naïf et merveilleux d’une époque qui croyait encore pouvoir contenir un grande partie de l’univers dans un alphabet illustré. Et notre jeu était une initiation à l’une des plus vieilles philosophies : celle qui consiste à nommer les choses pour les faire exister dans un espace commun, le temps d’une page, rien qu’à nous. Ta main qui tournait la page, ma voix qui hésitait sur un terme… nous étions en train de tisser, bien plus qu’un lien filial, nous tissions une forme de code secret. Notre langue à nous, faite de souvenirs visuels et de murmures complices, de sourires et de joies simples. Voilà ce qui fut la belle définition d’une joie simple.Parfois, dans la déambulation de mes livres, je crois sentir l’odeur de ce papier ancien. Je revois la gravure surchargée de la lettre P, avec son Pierrot, sa pelle, son puit, ses pinceaux et son phonographe…

Et je sais que le vrai dictionnaire, le seul qui vaille, n’est pas celui qui donne un sens et une définition aux mots, mais celui qui donne un sens au temps passé avec toi, et avec ma sœur qui, parfois, dans un élan de spontanéité trouvais plus rapidement que moi. C’est aussi un sens à ton pudique sourire penché sur l’abîme des lettres, sur la fierté de mes trouvailles, un sens à cette quête infinie, tendre et serieuse, de la beauté de trouver le mot juste, et de reconnaître la valeur du juste dans le mot, et tout ceci dans les passages d’un livre illustré en l’absence des lettres.

Je n’ai que deux ans

C’est la fête de l’école et je suis assis par terre, je n’ai que deux ans. Autour de moi, les enfants chantent la chanson « Avenou Shalom Alechem », un chant juif millénaire qui appelle à la paix et à la joie. Pendant que moi, je suis assis par terre, je n’ai que deux ans et je ne chante pas avec eux. Je ne fais rien, je suis simplement là, en tant que pure présence, j’observe. J’observe depuis ce corps de deux ans posé sur le sol, dans cet état, dans ce corps, dans cet être qui n’as presque pas de passé, qui précède toute compréhension, toute division entre moi et ce monde. Je suis par terre et j’ai que deux ans. Les voix raisonnent, tissant de multiples liens invisibles entre eux, qui parcourent les élèves de l’école pendant que je suis par terre et j’ai que deux ans. Le rituel se déploie, et j’en deviens à la fois le centre et l’étranger. Je ne connais pas les paroles, je ne saisis pas le sens du mot « Shalom », les élèves qui chantent ne le connaissent pas non plus, je ne comprends rien mais je reçois le chant comme on reçoit le vent. Je suis par terre et j’ai que deux ans. Puis le chant s’achève, et tous applaudissent, selon la coutume, selon la boucle prévisible de l’appréciation sociale et tout ça pendant que je suis par terre et que j’ai deux ans. Je ne comprends pas pourquoi les gens joignent les deux mains rapidement pour claquer et, de leurs paumes, faire jaillir des sons. Moi, je reste assis par terre, et j’ai deux ans. Je suis l’intrus englobé, celui par qui le rite n’est pas tout à fait clos, celui qui rappelle que la paix invoquée par le chant doit aussi inclure celui qui ne la comprend pas encore car il ignore ce qu’est le conflit. Je suis par terre et j’ai deux ans. Une fois les applaudissements terminés, un mouvement reprend : les enfants retournent vers leurs familles, vers la continuité des liens. Moi, je demeure assis, assis par terre et j’ai deux ans. Le temps, ici, se stratifie : il y a le temps bref de mon instant par terre et le temps long d’une tradition qui vient de résonner du fond des cordes vocales des enfants et puis ce troisième temps, celui dans lequel je semble être tombé, un temps suspendu, un temps lunaire, un temps indéfini. Je suis dans la lune multiséculaire, et je suis assis par terre, j’ai deux ans. Peut-être que dans cette immobilité même, dans cette insouciance de la vie même, je deviens, sans le savoir, la modeste incarnation silencieuse de la paix que les autres enfants viennent de chanter. Ce n’est pas la paix que l’on désir ou que l’on met en parole, mais la paix en tant qu’état, la paix comme état d’âme : être simplement présent, sans attente ni crainte, ancré sur le sol de cette cours d’école, témoin passif et pourtant ancré dans la ronde des vivants. La scène s’achève ainsi, sans conclusion, parce qu’elle n’en a pas … Le speaker annonce toutefois qu’il y a une buvette, je reste assis, j’ai deux ans, je ne comprends pas. Mais cette scène est tout à la fois : un souvenir d’enfance qui aurait pu sombrer dans l’oubli s’il n’avait pas été capté sur bande magnétique, un fragment de rite, une méditation sans mots sur ce que signifie être, sur ce qui signifie être en paix avant même de devenir et de savoir ce qu’être vraiment signifie. Je suis assis par terre, j’ai deux ans et seul le sol m’accompagne.

Thomas

Je gratte.

Le point de départ est une vieille carte de crédit périmée, qui fut liée à quelqu’un qui semble avoir disparu, quelqu’un de ma lignée, un Thomas médiéviste. Dans ce cas, l’opération n’est pas théorique mais purement physique, il consiste à gratter la piste magnétique.

Je dis « il » : le « il » qui surgit n’est pas celui de l’opération, non ! C’est un « il » beaucoup plus ancien, un il, sujet fantôme qui s’impose depuis la pénombre de ma lignée car Thomas lui-même hante mon acte. C’est Thomas qui utilise le Verbe, Thomas qui agit à travers ma main ; Thomas reprend son geste de gratter le parchemin, d’user la trace pour en extraire un sens perdu. La langue alors se trouble, le genre se mêle : le Verbe de l’ancêtre efface cet genre d’opération. La faute est une possession grammaticale et ancestrale, elle est cette voix qui traverse et s’exprime dans la syntaxe pour dire : parfois, c’est le disparu, c’est la perte qui agit, c’est le Verbe qui agît, et la phrase doit se plier sous son envie d’apparition soudaine.

Dans ce cas, l’opération n’est pas théorique mais purement physique, il consiste à gratter la piste magnétique :

piste noire / striée / survivante / raie miraculeuse du / dos plastique

je gratte.

je / gratte

avec l’ongle du pouce / (et je suis sur que le vôtre aussi s’y est usé parfois)

g r a t t e

la poudre noire / vient

sous l’ongle / ça vient / c’est de la mémoire / en paillettes sèches

chiffres effacés / 4 8 1 2 / non / 1 3 ? / le code / était sa date / à lui / ou à moi ? Date gagnante sous poudre noire / la bande se déchire / se délite / elle dit : uuuuuuh / elle dit : sssssssh

elle dit : erreur / erreur / tentative invalide / il reste le plastique / tiède après avoir été échauffé par l’ongle / un rectangle troué / (le creux était déjà là) / dans la fente / je pose la carte, / on voit le bois de la table / le bois a des veines / le plastique n’en a pas ! le plastique a un nom en relief / VISA

VISA / S A V ? / A VIS ? Je l’ignore.

les lettres sont des bosses / je passe le doigt / comme sur une pierre tombale qui inspire une memoire / en miniature / ça ne donne rien / juste la forme du mot / V I S A / visa pour aucun voyage / sauf celui où il a dû payé / le dernier café ou le grand voyage. / la poudre noire / sur la table / fait un tas / minuscule / un signe / je souffle / le signe de la trace disparaît / il entre dans l’air / dans le poumon / Comme inhalée / maintenant / il n’y a plus qu’un rectangle creusé / léger / qui ne paiera plus rien / mais qui / raie

gratt

u i s a

a v i s

v i s a

02. La prétention comme vide ontologique.

j’invente l’os. j’invente la poussière de l’os que je gratte. je suis l’archéologue de cette veine qui n’a peut-être jamais pulsé entre lui et moi. je creuse le canal. je suis le canal. Nous sommes des canaux. Ce saint est un déficit dont j’hérite et je suis riche de son absence. je signe mon prénom qui semble être un concept en faillite.

LA CHAIR est un malentendu généalogique :

son corps s’est décomposé en odeur de sainteté. mon corps se décompose en odeur d’ anxiété métaphysique en basse définition. nous partageons tous deux un principe de décomposition. c’est notre héritage commun puisque le testament est un champignon.

Transcription au devenir apocryphe : discours direct du vent :

· tu n’es pas son fils.

· tu es l’écho de son nom que j’ai poussé contre la falaise et qui m’est revenu, comme un écho, déformé, sept cents ans plus tard.

· tu es un lapsus de l’histoire.

· tu es un raté de la copie divine.

· célèbre est cela.

· célèbre est le ratage.

. célèbre ton ratage

Théo-Theorie :

Je nais de la nécessité d’un antécédent. Je suis l’enfant de mon propre besoin d’ascendance. Thomas le bienheureux est le nom que je donne à un orifice originel. Je suis le père de mon père et son fils à la fois. Puisque le temps est une boucle de nausée. Et j’en vomis la lignée. Puis je la remange. C’est mon eucharistie intime.

Non-propre en fusion :

Mon nom n’est pas un pont. C’est un abîme activé. Prononcer ce nom, c’est actionner une trappe. Je tombe à travers lui. Il n’est pas ancêtre. Il est l’abysse à travers lequel je descends vers une énième naissance renouvelée. Puisque naître de quelqu’un, c’est naître aussi de son futur vide. Je suis natif du vide et du feu Thomas le bienheureux.

Acte de foi n°89 :

Je crois en la putréfaction des archives.

Je crois en l’infiltration de l’eau salée dans le parchemin corporel.

Je crois que toute filiation est une contamination par un spectre.

Je suis contaminé.

Point.

.

Résolution pratique possible : 

Il n’y a pas de Thomas. Il n’y a que la faim de Thomas en moi. Une faim qui a pris la forme d’un nom. Je m’appelle Faim. Je m’appelle soif avec un nom de famille. Je signe un spectre. Je suis le scribe de cet os disparu. Mais je suis. Relique Fin de la transmission du désastre.

03. La mise en page généalogique imite l’interface d’un t9, avec les suggestions apparaissant au-dessus et c’est pénible.

[Champ de texte : vide]

t

ta

tapis | tais | talion / tatillon 

je tapote : t a p i s

je voulais écrire : ta présence

le téléphone suggère : son absence comme tapis

· 

p

pu

punaise | pudeur | putain

je choisis : p u d e u r

je voulais écrire : putain de silence

il complète : pudeur du silence

· 

(la barre d’espace a glissé)

silenceence

ence | encens | enciente

· 

r

réponse | restitution | rêve

je frappe : r ê v e

il corrige : rêve ERROR

il persiste : le réseau ERROR

il insiste : votre réponse ERROR ERROR

T.t9 t h.

Thomas

· ….. . . . . … …. …. … …. 

(la batterie passe à 5%)

Les suggestions généalogiques faiblissent, les lettres décollent :

p…..r…..s…..

prsnce | prsque | prsomptif

Présence, ancêtre

a…..b…..s…..

absnce | abss | abssinthe

· abcès

(1% de batterie. L’écran s’assombrit.)

Dernière suggestion des fantômes familiaux.

ta [ ] est un [ ] dans la [ ] rechargez.

[La page suivante est laissée en blanc.]

La recherche à échoué, je ne suis toujours pas Thomas.

04. « Le collaborateur généalogique a fait preuve d’une résistance passive aux nouvelles orientations, manifestant un déficit d’adhésion au projet collectif et familial. C’est Dommage »

Opération 1 : Application de la couche hiérarchique.

Le blanc n’est pas une couleur, c’est un liquide. Il coule du pinceau, épais, comme du lait calcaire. Il couvre d’abord la résistance. L’ancêtre se cabre sous la nappe, on le devine encore. la bosse du spectre, la boucle du s. Il faut repasser. Une deuxième couche. Sa résistance devient un relief enterré.

Opération 2 : Le séchage (observation).

L’ancêtre se rétracte. L’espace blanc est plus froid que le reste. Il est tendu, comme une peau de cerf tannée. Sur lui, on ne peut plus rien écrire. Il est l’interdit matérialisé.

L’ancienne phrase vit désormais en négatif :

« Le collaborateur généalogique a fait preuve d’une [attente] aux nouvelles orientations… »

Opération 3 : La relecture à contre-jour.

Si on soulève l’ancêtre vers la lumière, Son fantôme apparaît. C’est Thomas. Les rides transpirent à travers le blanc, devenues ombres, rides fatiguées. Le correcteur n’a pas effacé. Il a archivé le mot dans une couche minérale. L’ancêtre est un fantôme pris dans l’ambre blanc. État final (annotation manuscrite en marge de ma famille) : Sur le blanc durci, au stylo bille qui glisse : « Ici, avant, il y avait un ancêtre résistance. Maintenant, il y a une lignée qui résiste. Une lignée si blanche qu’elle mange la lumière. C’est plus efficace. C’est plus poli. Ça s’appelle un ancêtre blanc actif. » Le collaborateur généalogique a fait preuve d’une adhésion passive aux nouvelles orientations, manifestant un déficit cruel d’attention au projet collectif et familial.

05.[Fichier : MSG_0123.mp3 – Durée : 0:23]

Recherche du spectre audio.

00:00 – 00:05

[Silence, puis un souffle bas, cyclique. Bruit de fond : peut-être une cafetière ?] (Certainement Thomas le bienheureux)

00:06 – 00:12

 …t’inquiète pas pour…

— [une déglutition anxieuse]

…pour moi.  » 

(Certainement Thomas le bienheureux)

00:13 – 00:15

[Clic de compression. Le mot « moi » est sectionné en un multiple.]

Il devient : m o [une fréquence aiguë] puis i.

00:16 – 00:18

« …vraiment. Faut juste que…

— [Une moto passe dans la rue. Le compresseur audio amplifie la basse pour l’effacer, écrasant la voix.] …que tu… » (Certainement Thomas le bienheureux)

00:19 – 00:21

[La syllabe « tu » est mangée par l’ancêtre.]

Il reste : un crépitement. Un son complexe. Un ancêtre planté dans le silence. (Certainement Thomas le bienheureux)

00:22 – 00:23

La lignée devrait finir. La logique l’exige.

Sur l’onde sonore écrasée, on devine une forme. C’est peut-être « comprennes ». C’est peut-être « oublies ». L’algorithme a choisi à ma place. Il a généré un mot fantôme.

« …moublies. » (Certainement Thomas le bienheureux)

[État du fichier : CORROMPU. Essayer de le réparer ?]

KO

Publié par lhelye

Chercheur - Amateur - Prosateur

Un avis sur « Vie ( Fragment) »

  1. Des mots qui donnent à voir une vidéo plus que n’importe quel médium, oeil, lecteur ou caméra…cette vidéo que tu voulais tant me montrer… J’espère que depuis tu as pris conscience de t’être levé pour participer au chant de paix et de joie qui appelle tout coeur humain

Répondre à scrumptiouscat70fbf420e1 Annuler la réponse.